Pourquoi votre sérum à 80 € a moins de preuves qu’une prescription à 15 €
Il se passe quelque chose d’étrange dans le monde des soins de la peau.
Un tube de 20 grammes de trétinoïne sur prescription coûte environ 15 à 30 € dans la plupart des pays européens. Un sérum au rétinol « de niche » — joliment présenté, promu par des influenceurs — coûte souvent entre 60 et 120 € pour une quantité comparable.
On pourrait logiquement penser que l’option la plus chère repose sur des preuves plus solides. Plus de recherches. Davantage de données montrant que cela fonctionne.
C’est faux.
C’est ce que l’on appelle le fossé des preuves des rétinoïdes : une asymétrie réglementaire qui fait que l’option la moins chère du marché bénéficie de décennies d’essais cliniques rigoureux, tandis que les produits premium reposent essentiellement sur… le marketing.
Ce que sont réellement les rétinoïdes (brièvement)
Les rétinoïdes sont une famille de dérivés de la vitamine A. Ils sont étudiés depuis les années 1970 et sont considérés par les dermatologues comme ce que la cosmétique possède de plus proche d’un ingrédient anti-âge réellement prouvé.
Cette famille comprend notamment :
- La trétinoïne (acide rétinoïque) — sur prescription, forme « active » directement utilisable par la peau
- Le rétinol — en vente libre, qui doit être converti par la peau en trétinoïne
- Le rétinaldéhyde — à une étape de conversion de la trétinoïne
- Le palmitate de rétinyle — la forme la plus faible, nécessitant plusieurs conversions
Le point clé est le suivant : la peau ne peut utiliser directement que la trétinoïne. Toutes les autres formes — rétinol, rétinaldéhyde, palmitate de rétinyle — doivent être converties avant d’avoir un effet. Chaque étape de conversion entraîne une perte de puissance. Les données suggèrent que le rétinol est environ 10 à 20 fois moins puissant que la trétinoïne.
Ce point n’est pas controversé. C’est de la biochimie de base.
L’asymétrie réglementaire
Dans l’Union européenne comme aux États-Unis, les cosmétiques et les médicaments sont soumis à des cadres réglementaires totalement différents.
Les rétinoïdes sur prescription (trétinoïne, tazarotène) ont dû prouver leur efficacité avant d’être autorisés à la vente : essais randomisés contrôlés, groupes placebo, significativité statistique, évaluation par les pairs. Des années de tests avant toute autorisation.
Les rétinoïdes cosmétiques (rétinol, palmitate de rétinyle) n’ont aucune obligation de démontrer leur efficacité. La FDA le dit explicitement :
« La loi n’exige pas que les produits cosmétiques et leurs ingrédients, à l’exception des colorants, soient approuvés par la FDA avant leur mise sur le marché. »
L’Union européenne est un peu plus stricte sur le plan de la sécurité — la réglementation de 2024 limite désormais le rétinol à 0,3 % dans les produits non rincés — mais en matière d’efficacité ? Aucun test clinique n’est requis.
Concrètement, une entreprise peut lancer demain un sérum au rétinol sans aucune étude clinique. Elle peut le qualifier de « cliniquement inspiré », « développé par des dermatologues » ou « soutenu par la science » sans avoir jamais démontré qu’il réduit réellement les rides.
Comme le résumait sans détour une revue de 2022 dans Advances in Therapy :
« Puisque les études cliniques d’efficacité ne sont pas requises pour la commercialisation des formulations cosmétiques, des inquiétudes subsistent quant à l’efficacité de ces rétinoïdes. »
Ce que montrent réellement les preuves cliniques
Voyons ce qui se passe lorsque des chercheurs examinent sérieusement les rétinoïdes cosmétiques.
Une revue systématique publiée en 2021 dans le Journal of Clinical and Aesthetic Dermatology a recherché tous les essais randomisés, en double aveugle, contrôlés par placebo, portant sur le rétinol en vente libre pour le vieillissement cutané du visage.
Résultat : neuf études.
Parmi elles :
- Quatre n’ont montré aucune différence statistiquement significative entre le rétinol et le placebo
- Les cinq autres ont mis en évidence uniquement des améliorations modestes des rides fines
- Ces cinq études positives présentaient toutes des faiblesses méthodologiques majeures
La conclusion des auteurs est sans appel :
« Les essais ‘positifs’ ne devraient pas orienter la prise de décision clinique, mais peuvent plutôt servir d’outils publicitaires et marketing. »
Comparons cela à la trétinoïne. Une méta-analyse de 2025 publiée dans Scientific Reports a analysé 23 essais randomisés contrôlés portant sur 3 905 participants. La trétinoïne a montré des améliorations significatives des rides fines, des rides profondes et de l’hyperpigmentation — avec le profil de sécurité le plus favorable parmi les traitements étudiés.
Une autre méta-analyse de 2025, centrée spécifiquement sur la trétinoïne, a examiné 8 ECR incluant 1 361 patients et a mis en évidence des améliorations statistiquement significatives des rides fines (p < 0,001) et des rides profondes (p < 0,001).
Il ne s’agit pas d’un débat serré. C’est un gouffre.
Le problème de stabilité dont personne ne parle
Même si un produit au rétinol pouvait fonctionner, un autre problème se pose : il se peut qu’il se soit déjà dégradé avant la fin du flacon.
Une étude de 2020 publiée dans le Journal of Cosmetic Dermatology a analysé 12 produits commerciaux contenant des rétinoïdes sur une période de six mois. Les résultats sont éloquents :
- À température ambiante (25 °C), la teneur en rétinoïdes diminuait de 0 à 80 % en six mois
- À température légèrement plus élevée (40 °C), la dégradation atteignait 40 à 100 %
- La durée de conservation moyenne — définie comme le maintien de 90 % du rétinoïde — n’était que de deux mois
- Tous les produits promettaient pourtant une durée de 6 à 12 mois après ouverture
L’exposition à la lumière accélérait encore la dégradation. Et surtout : la formulation comptait davantage que la concentration — les produits chers n’étaient pas nécessairement plus stables que les produits bon marché.
Autrement dit, ce sérum au rétinol acheté il y a six mois ? Il est tout à fait possible qu’une grande partie de l’ingrédient actif ait déjà disparu.
La trétinoïne a elle aussi des problèmes de stabilité — elle est notoirement photosensible. Mais les produits sur prescription sont formulés selon des normes pharmaceutiques, avec des exigences de tests de stabilité que les cosmétiques n’ont pas.
Le paradoxe du prix
C’est ici que la situation devient absurde.
La trétinoïne générique coûte environ 15 à 30 € pour un tube de 20 grammes dans la plupart des pays européens. Aux États-Unis, elle se situe entre 20 et 40 dollars.
Un sérum au rétinol « de luxe » d’une marque prestigieuse ? Souvent 80 à 150 € pour 30 ml.
Le marché mondial des produits au rétinol était évalué à plus d’un milliard de dollars en 2023 et devrait presque doubler d’ici 2034. Le segment « anti-âge au rétinol » représente à lui seul plus de 5 milliards de dollars, avec une croissance annuelle proche de 7 %.
On parle donc d’une industrie de plusieurs milliards reposant sur des produits qui :
- N’ont pas été tenus de prouver leur efficacité
- Ont peut-être déjà perdu leur ingrédient actif
- Contiennent une molécule intrinsèquement 10 à 20 fois plus faible que l’alternative sur prescription
- Coûtent 3 à 5 fois plus cher
Ce que cela signifie pour vous
Nous ne disons pas que le rétinol ne fonctionne pas du tout. Les mécanismes moléculaires sont plausibles — le rétinol peut être converti en trétinoïne dans la peau et peut déclencher des effets cellulaires similaires. Certains produits bien formulés, utilisés régulièrement, apportent probablement des bénéfices modestes.
Mais « probablement des bénéfices modestes » est très loin de « cliniquement prouvé pour réduire les rides ».
Si vous recherchez une approche anti-âge fondée sur les preuves, la littérature scientifique est claire :
- La trétinoïne dispose de la base de preuves la plus solide et du meilleur profil de sécurité
- Le tazarotène est le plus efficace sur les rides profondes (mais plus irritant)
- Les deux nécessitent une prescription et un accompagnement médical approprié
Si vous préférez rester sur des produits en vente libre, c’est un choix valable — peau sensible, réticence aux effets irritants, préférence pour la simplicité. Mais il est essentiel de savoir ce que vous achetez : une catégorie de produits pour laquelle l’efficacité n’a pas à être démontrée, dont la stabilité est incertaine, et dont la base de preuves est limitée.
La question inconfortable
Quand vous payez 100 € pour un sérum au rétinol, que payez-vous réellement ?
Pas des essais cliniques — ils n’étaient pas requis.
Pas une stabilité garantie — elle n’a pas été évaluée selon des standards pharmaceutiques.
Pas une efficacité supérieure — l’ingrédient actif est intrinsèquement plus faible.
Vous payez le packaging. Le marketing. L’idée rassurante que « cher » signifie « efficace ».
Pendant ce temps, l’option sur prescription — peu glamour, cliniquement prouvée, rigoureusement testée et nettement moins chère — reste disponible en pharmacie, largement ignorée.
Voilà à quoi ressemble concrètement le fossé des preuves. Ce n’est pas un complot. C’est simplement une asymétrie réglementaire combinée à un marketing efficace.
Et une fois qu’on l’a compris, on ne peut plus l’ignorer.
Note pratique : que peut-on réellement obtenir en Belgique ?
Pour les lecteurs belges, la réalité est plus nuancée que celle des États-Unis.
La trétinoïne — le rétinoïde le plus étudié — n’est pas disponible en Belgique sous forme de spécialité seule. L’option commerciale existante est Treclinax, qui associe la trétinoïne à la clindamycine (un antibiotique). Il s’agit d’un traitement de l’acné, non destiné à un usage anti-âge prolongé — un antibiotique ne peut pas être utilisé en continu.
Il existe cependant une alternative : la préparation magistrale. Un dermatologue peut prescrire de la trétinoïne sous forme magistrale. Le CBIP mentionne notamment la « Crème hydrophile à 0,05 % de trétinoïne FTM » comme exemple. Il s’agit d’une crème de trétinoïne pure, préparée par une pharmacie sur prescription médicale. Il suffit d’en parler à votre dermatologue.
L’adapalène (Differin) est facilement disponible, autour de 24 € pour 60 g, en crème ou en gel à 0,1 %. Un essai clinique de 2018 a montré que l’adapalène 0,3 % avait une efficacité comparable à la trétinoïne 0,05 % dans le photo-vieillissement après 24 semaines, avec des améliorations similaires des rides, de la pigmentation et des signes globaux de photodommage. La formulation belge à 0,1 % est plus douce, mais reste efficace. Elle est plus photostable, mieux tolérée, et constitue une option fondée sur les preuves pour de nombreuses personnes.
Le trifarotène (Aklief) est l’option la plus récente — un rétinoïde de quatrième génération disponible en Belgique à environ 42 € pour 75 g. Sélectif du récepteur RAR-γ (le plus abondant dans la peau), il a d’abord été approuvé pour l’acné, y compris corporelle. Il montre des résultats prometteurs dans le photo-vieillissement et est plus photostable que la trétinoïne. À discuter avec votre dermatologue si vous souhaitez une option plus récente.
Pour tous ces traitements : les améliorations n’apparaissent qu’après deux mois ou plus. Une aggravation initiale est normale. La protection solaire est indispensable. L’application se fait une fois par jour, le soir, sur peau propre et sèche.
Pour celles et ceux qui veulent aller plus loin : le tazarotène
Le tazarotène mérite une mention particulière. La méta-analyse en réseau de 2025 l’a classé comme le rétinoïde le plus efficace sur les rides profondes — devant la trétinoïne. Il n’est pas commercialisé en Belgique, mais il est disponible sans prescription en Grèce et en Espagne sous le nom Tazarene (laboratoire Boderm), en concentrations de 0,05 % et 0,1 %.
Une recherche « Tazarene 0.05 Boderm » ou « Tazarene 0.1 Boderm » permet d’identifier les sources pertinentes. Que ce soit lors d’un déplacement ou via des pharmacies européennes livrant à l’international, cette option mérite d’être connue si l’on recherche l’efficacité maximale appuyée par les données.
Attention : le tazarotène est plus irritant que l’adapalène ou la trétinoïne. Il est conseillé de commencer à 0,05 %, d’en utiliser de très petites quantités et de progresser lentement.
Épisode 1 de notre série « Preuves vs Marketing », qui analyse ce que la recherche scientifique de 2025 montre réellement sur les ingrédients et dispositifs populaires en soins de la peau. Prochain épisode : les compléments de collagène — placebo coûteux ?
